Parmi les documents retrouvés chez M. DEBARD, ceux qu’il a écrits pour préparer la venue à La Rochelle de Maître KAWAISHI et de AWAZU en 1951, sont révélateurs de l’état d’esprit des élèves de l’époque à l’égard de leur Maître. Voici un extrait d’un texte écrit par André DEBARD.
« Mikonosuke KAWAISHI Shi Han, CN 7°, professeur à l’Université de Tokyo, arriva en France en 1935. Le Judo y était encore totalement inconnu. Il monta un petit Dojo dans le quartier Latin à Paris et eut au départ quelques adeptes.
Aujourd’hui, en 1951, 100 000 pratiquants, 200 ceintures noires formées par lui, dont quelques unes en province. Cours pour ceintures noires dirigées par lui, à Paris.
La « méthode Kawaishi » : c’est le Judo du Japon adapté à la mentalité européenne. C'est-à-dire simplification et classification plus précise pour les débutants, mais une fois ceinture noire le nombre de prises est le même qu’au Kodokan, centre du Judo. Résultat magnifique de cette méthode partout adaptée sur le Continent.
Seuls, les Anglais, sous la direction technique de Me KOIZUMI, pratiquent le Judo du Kodokan. Bien que connaissant le Judo bien avant les Français, les Anglais se font battre régulièrement par les élèves de Me Kawaishi.
Lors de ses débuts en Amérique et en France, le Maître Kawaishi a rencontré les champions de catch et de lutte, et les a battus.
Actuellement, les Fédérations de part et d’autre, interdisent ces rencontres.
Lors d’un Gala en démonstration, à Dax, le Maître fit trembler l’assistance en montrant l’efficacité de son « Kiaï » (cri) pour réanimer un élève préalablement étranglé par lui ; cette expérience réussit au mieux.(A noter que d’habitude, on réanime au « Kuatsu », technique enseignée aux ceintures noires lors de leur passage de grade et qui consiste en actions précises sur les points vitaux).
Toute ceinture noire française se trouve être, directement ou indirectement (par son professeur) élève de Maître Kawaishi. (C'est ce modèle que M. Debard reconduit sur le Sud-Ouest).
Les ceintures noires professeurs délivrent tous les grades de couleurs, jusqu’à la ceinture marron incluse ; quand un élève ceinture marron a au moins un an de pratique assidue, il a le droit d’être présenté par son professeur à Maître Kawaishi qui l’examine en vue de la ceinture noire : examen de kata, examen de technique, et compétition. A la dernière session d’examen, le 22 avril dernier, Fête du cerisier, emblème du Judo, sur les 2000 ceintures marron que compte la France en 1951, 130 étaient inscrits, mais seuls 26 (dont Madame LEVANNIER) furent reçus « ceinture Noire 1° dan ».
Présenter le Kata d’examen devant Maître Kawaishi n’est pas une petite affaire, d’autant plus que son calme, son mutisme, son assurance en imposent à quiconque.
Pendant les cours, d’ailleurs, ses atémis sont devenus proverbiaux : quand il n’est pas content d’un élève, il n’explique rien, mais lui dirige un de ces petits atémis dans les côtes, dont il se souvient (atémi = coup frappé, utilisé en jiu-jitsu), puis il rit bruyamment et souvent paternellement. Car les bons maîtres en Judo doivent se considérer comme les pères vis-à-vis de leurs élèves. Au Japon, le Maître connaît la vie privée de ses élèves et réciproquement. Au moment de grands évènements de la vie familiale comme le mariage, c’est au Maître de Judo, nous dit Maître Kawaishi, que le jeune homme se confie et lui demande les renseignements nécessaires. »
(à suivre...)
JMO
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Un journaliste, Maurice Mauguy, confie en 1953, « Nous avons été amenés à visiter les locaux du Judo Club Rochelais, au 18 de la rue Fleuriau. Le confort, le goût de la décoration, le disputent au souci des aménagements techniques »
Madame Debard, à cette même époque déclare à la Nouvelle République : « Je tiens à tranquilliser tous les parents, lesquels voient sous la foi de renseignements erronés, dans le judo, un sport brutal. Or il n’en est rien. Je fais travailler mes élèves en souplesse, respectant le principe essentiel de ce sport, judo = art de la souplesse. »
Mme Debard, licenciée en sciences pédagogiques, venait d’ouvrir avec succès un cours pour dames et enfants. Très vite plus de cinquante nouveaux participants fréquentaient la salle.
Un entretien de M. Debard et d’un journaliste, Robert Bouchet, nous donne des éléments que l’on retrouve dans un article du Journal local. Le journaliste joue le rôle du profane, et André Debard, celui du professeur. Voici l’article :
Dans le Dojo aux murs et au tapis blancs, une grande affiche blanche, écrite au pinceau :
« Pour apprendre le judo, la sincérité morale (KOKORO) est indispensable. Si on l’exclut, il ne reste plus que la technique, toujours limitée. Le judo n’est pas seulement destiné à protéger le corps mais c’est aussi un principe moral. Dès lors, si en Judo on recherche l’efficacité immédiate en appliquant le judo de façon impure, par expédients, c’est mauvais et pour le judo lui-même qui devient sujet à critique, et pour nous, qui ne pourrons atteindre une grande science. » C’est signé Mifuné (10° dan) « principes supérieurs »
Le profane : - Qui est Mifune ?
Le professeur : - Le maître Mifune est incontestablement celui qui, avec Nagaoka, 10° dan également, a atteint le plus haut degré dans l’art du Judo actuellement. Il a 64 ans est un des directeurs techniques du Kodokan à Tokyo. S’entraînant tous les jours, il peut se permettre d’aligner devant lui les meilleures ceintures noires japonaises.
Le profane : - Alors physiquement, il est doué exceptionnellement ?
Le professeur : - Il pèse 58 kg ! On doit néanmoins reconnaître qu’à force d’entraînement, il a acquis de l’endurance.
Le profane : - Il doit détenir un nombre considérable de « secrets ».
Le professeur : - Ceux, naturellement que l’on enseigne aux ceintures noires, surtout des degrés élevés. Mais le Judo ne s’identifie aucunement avec de la magie, et les secrets, qui dans l’esprit de beaucoup constituent le seul attrait de ce sport, n’en sont, en fait, qu’une faible partie.
Le profane : - C’est donc avant tout du travail ?
Le professeur : - Oui, et même, en dépit des apparences, du travail personnel. Je m’explique. D’un côté le judoka ne peut rien seul, livré à lui-même. Guidé, il peut tout. Mais d’autre part il est libre et dans le cadre de cette liberté doit affirmer sa personnalité, son originalité. Le Maître guide, mais en ce sens et doit faire sortir de chacun le meilleur de lui-même. C’est en cela que se matérialise cette vérité que le judo aide à donner à la personnalité humaine son maximum de rendement. Et c’est vrai non seulement sur le tapis, mais encore dans la vie. Ce qui donne aux judokas l’assurance qu’ils affichent. Le Judo leur a fait découvrir qu’ils possédaient des ressources inépuisables de force et de confiance en eux-mêmes. Et ils ne l’oublient pas à la sortie du vestiaire.
Le profane : - Le judo dans ces conditions, ne serait-il pas un remède efficace contre les complexes d’infériorité ?
Le professeur : - Absolument. Il n’est homme, si faible soit-il, qui ne se sente grandi après avoir pratiqué le Judo, non pas abstraitement en ne voyant que les seules torsions de membres, mais bien en le comprenant dans son « entier ». Tout homme possède les moyens de devenir un homme supérieur. A lui d’oser.
Le profane : - Mais les trop âgés, les trop gros, les trop maigres ?
Le professeur : - Tout le monde a ses chances en Judo. Il n’y a pas de méthode uniforme. Elle doit s’adapter à tous les individus, en fonction soit de son poids, soit de sa légèreté, soit de son âge. Chacun, par un travail spécial, s’adaptera à la technique qui lui convient et qui est à la base de l’efficacité recherchée.
Le profane : - Je termine en vous demandant s’il est bien exact que nous aurons le privilège, à La Rochelle, de voir à l’œuvre les deux grands maîtres japonais Kawaishi et Awazu ?
Le professeur : - Oui, et c’est une chance, croyez-le, et qui ne se reproduira plus. Après avoir arbitré à Rome, les championnats d’Italie, les deux maîtres ont bien voulu accepter de rendre visite au « dojo » de La Rochelle, coupant ainsi leur voyage annuel pour le stage international de Biarritz. Nous les attendons fin juillet. Ce sera un festival sans précédent, sur lequel nous reviendrons ».
Notes du coordonnateur: