En novembre 1951, un 6°dan japonais de 29 ans, Ishiro Abe, diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Tokyo et bénéficiaire d’une bourse d’études, est arrivé en France et s’est inscrit à l’Université de Toulouse. Il était officiellement instructeur du Kodokan. La forme de Judo de Ishiro Abe surprenait et suscitait rapidement admiration et enthousiasme. Son judo était très souple, à base de déplacements, de confusions et de déséquilibres subtils.
André Debard fut très sensible à ce style incarnant véritablement la voie de la souplesse. Il développa immédiatement sa pratique à celle « de son nouveau Maître » et la transmit à ses élèves.
Resté très proche de Ishiro Abe, il l’accueillait à La Rochelle, le recevait à son domicile, et garda le contact avec lui tout au long de sa vie.
« M. Debard ayant appris la venue à Toulouse de Maître Ishiro Abe, un combattant émérite, décida d’aller le voir. Il est parti le rejoindre et m’a confié la salle. Je n’ai plus entendu parler de lui pendant un mois et demi !
Quand il est enfin rentré, ses paroles ont été « Lechevrel, tout ce que je vous ai appris, il faut l’oublier. Il faut aller à Toulouse, voir Abe »
J’ai payé le stage de mes propres deniers, Il me restait si peu d’argent que j’ai dû emprunter pour payer le cadeau de fin de stage !
A Toulouse, j’ai rencontré de grands maîtres : Levannier, Moreau, Pelletier, et j’ai continué à travailler dans la direction donnée par Ishiro Abe. »
L’opposition entre la méthode Kawaishi et la méthode Kodokan était évidente.
Kawaishi avait numéroté les techniques. Les bases telles que le kumi kata, la marche, les déplacements étaient absents. Au sol, tout était également numéroté. On pratiquait les clés de jambes et les clés de nuque, on étranglait avec les jambes, on pouvait serrer les côtes avec les jambes.
Mais cela faisait merveille ! La France exportait « la méthode Kawaishi » par ses expatriés et ses militaires. C’était un puissant vecteur de l’implantation du Judo dans le monde et particulièrement en Afrique. 1947, en Algérie, 1948 Maroc et Cameroun, 1949 Sénégal, 1950 Madagascar et Djibouti. De plus en 1950, de nombreux africains s’entraînaient à Paris. L’ivoirien Louis Guirandou N’DIAYE était secrétaire adjoint de la Fédération Française, et Vice Président de la ligue de l’Ile de France.
Si l’accent était souvent mis sur l’efficacité des combattants français, il n’en demeurait pas moins que les descriptions faites sur les représentants du Judo français, mettaient en évidence le côté athlétique de certains. Ainsi Jean Begaux (Fédération Belge) nous dit : « La méthode Kawaishi nous venait de France enseignée par le Directeur Technique de ces premières années, le grand Jean de Herdt 3° dan. C’était une force de la nature, un homme de grande taille dominant physiquement et mentalement tous ceux qui l’entouraient. Il avait les moyens de s’imposer. Il venait tous les mercredis à Bruxelles, souvent accompagné de quelques gros bras parisiens tels que Cauquil, Gillet, Niedzelski et Dupont : vraiment pas des enfants de cœur ! »
Ishiro Abe, lui, travaillait comme au Japon, un judo très souple, à base de déplacements, de confusions et de déséquilibres. La mobilité d’Abe, se différenciait de l’enseignement statique de M. Kawaishi. Le qualitatif d’Abe (et du Japon) s’opposait au quantitatif de la méthode Kawaishi. On parlait de statique et de dynamique, de formes de corps et de modèles figés, de judo explosif et de judo fort… Mais personne, semble-t’il n’avait connaissance d’une vieille rivalité japonaise entre l’EST (TOKYO et le KODOKAN) et l’OUEST (KYOTO et le BUDOKUKAI). Chacun des deux « clans » cherchant la suprématie. Ainsi, M. Kawaishi était revenu du Japon en 1949, après avoir demandé à Bonet Maury d’intervenir pour lui faire obtenir un visa de retour, mais sans solliciter le Kodokan. Celui-ci aurait vraisemblablement proposé l’un de ses propres instructeurs. La venue d’Ishiro Abe transplantait probablement une rivalité Japonaise en France.
(à suivre)
JMO