L’administration des associations « loi 1901 » n’a jamais été de tout repos. Et j’ose le dire, rien n’a changé depuis 1951, même si l’environnement et les obligations ont évoluées. Les « hommes » restent les mêmes. Et le Professeur de Judo est obligé de mettre « la main à la pâte », se devant de participer activement aux obligations de gestion administrative. Il ne doit jamais perdre de vue que des membres du Comité Directeur pourraient faillir à leur tâche. D’ailleurs, dans la formation, les Ecoles des Cadres laissent une grande part à tous les secteurs de la vie associative, aussi bien sportifs qu’administratifs. Cette formation permet au Professeur d’être « le garant » du bon fonctionnement de l’Association.
Hélas, le bénévolat des dirigeants n’est pas toujours associé à la compétence ni surtout à la bonne volonté. Pire, des responsables, conçoivent encore trop souvent l’association comme étant une activité de divertissement. Et, lorsqu’ils se sont portés « volontaires » pour entrer dans les conseils d’administration, ils sont parfois « débordés ». Et le plus grave, c’est lorsque, dans ce cas là, ils ne voient pas l’importance d’appeler à l’aide, ou bien de « déléguer », afin de pouvoir malgré tout faire face à leurs obligations. Pourtant, rigueur et continuité sont indispensables.
Heureusement la plus grande partie des parents présents - sans être judoka - ont des compétences personnelles ou professionnelles qui peuvent apporter beaucoup au club. Et dans ce cas là, leur action s’inscrit uniquement dans le but d’aider, et non pas dans celui d’assouvir un besoin quelconque d’ambition ou d’autorité…
D’un autre côté - et c’est tout aussi grave - le Professeur qui se conduit en simple employé, ne cherchant à faire valoir que « ses droits », sans voir la réalité du club, peut conduire à l’anéantissement des efforts de toute l’équipe dirigeante.
Le meilleur moyen pour faire face, c’est que le Professeur garde un œil vigilant sur la gestion et suive, avec son Président et son bureau, de manière active, l’administration. Mais aussi que les élus soutiennent l’action du Professeur.
Cet équilibre est difficile à tenir, et parfois il suffit d’une seule personne n’ayant pas compris ces impératifs, pour mettre en péril cette association « loi 1901 ».
André DEBARD, notre pionnier du Judo, a vécu tout cela. Son souci d’appliquer cette règle d’or : « entraide et prospérité mutuelle » a été son point fort. Il respectait profondément les principes du judo. Les notes exposées plus bas montrent l’attention qu’il apportait à tout prévoir, tout en restant dans le moule associatif. Mais, on le verra plus tard, parmi ses propres élèves, quelques uns se sont laissés entraîner par celui qui voulait être « Khalife à la place du Khalife », sans en avoir l’envergure. Mais ça, c’est une autre histoire…
Les notes griffonnées par Maître Debard, avant une Assemblée Générale du Jiu-Jitsu Club de La Rochelle, probablement celle de Janvier 1950, sont la preuve de ce que nous avançons.
1- Les Assemblées générales du Club se font en Janvier (on expose le bilan de l’année achevée). A cette époque le calendrier sportif n’était pas encore établi, et le nombre de manifestations ne tenait pas compte du calendrier scolaire.
2- Les 2000 Frs de la Ville (payés à partir de quand ?). Une subvention municipale avait été certainement attribuée au Judo Club.
3- Les démonstrations faites pour Saintes et Rochefort comptent pour quel club ? Le grand nombre de démonstrations faites, aussi bien à La Rochelle qu’à Rochefort ou Saintes, amenaient des frais et une petite recette, il fallait établir des règles équitables pour équilibrer les comptes des différentes sections.
4- En juillet 50 (Casino + bal) = Combien ? Le récapitulatif des comptes de cette manifestation a été retrouvé et l’on constate que M. L’HERMENAULT les tenait de manière irréprochable, avec grands soins.
5- Devons nous tenir compte des dons au Club ?
6- Pour les démonstrations au Théâtre, Brémont à t’il fait la déclaration ? Devons nous mettre ce chiffre ?
7- Se remémorer toutes les petites démonstrations. Le nombre de petites démonstrations est impressionnant. Le soin apporté alors à leur présentation incluait systématiquement plusieurs phases. Tout d’abord la production d’affiches prévenant des lieux, heures et dates, en amont de la manifestation. Ensuite, l’impression de programmes présentant le spectacle, et financés en partie par des sponsors. Bien sûr les jours et heures de cours étaient indiqués.
8- Retrouver notre déclaration d’impôts : qu’avons-nous déclaré pour l’auto ? Cette auto a été au départ le point stratégique de l’action. Les moyens de locomotion à cette époque étaient réduits. train (Jean LECHEVREL), scooter (Guy FAVRE), solex (NOEL), mobylette (Jean VEDEAU) pour ne citer qu’eux permettent de réaliser le problème de transport de l’époque. Et les actions d’André DEBARD sur ROCHEFORT, SAINTES, TONNAY CHARENTE rendaient indispensable cet outil.
9- Comment justifier le prêt d’argent pour l’achat de l’auto, si c’est le club qui l’achète ? Si André DEBARD avançait souvent les frais alors qu’il avait juste de quoi vivre, il lui fallait dans un souci de survie financière envisager des solutions avec ce qu’il avait su générer comme recettes.
10- Dois-je mettre son assurance dans les frais du club ?
11- Où placer les 250Frs des inscriptions de Saintes (et tout Saintes d’ailleurs)
12- Il faudra mettre aux dépenses du Club de Rochefort, une part pour l’achat de l’auto.
13- Il y en a qui s’inscrivent au club et ne paient jamais même un mois de cotisation.
14- Il y a de nombreux inscrits qui font parti du groupe RPF à 3600Frs et FENELON à …
15- Comptes avec M. DUMONT... Mr DUMONT très gentil ne m’a fait verser son dû qu’en 1949. Soit environ 13000Frs de 1948 et 27000Frs de 1949…
Lorsque Frank, son fils, me disait : « Il était tellement passionné de Judo, qu’il n’avait que la nuit pour dormir. Il n’y a bien que là où il ne parlait pas de Judo ! C’était une passion complète, qui remplissait entièrement son temps. » Reconnaissons le, il y avait de quoi !
L’importance de l’évènement prévu pour le 30 juillet 1951, avait été soulignée dans la presse par de multiples articles. Les uns annonçant les visiteurs de marque et leur compétence, les autres initiant au Judo du fait des nombreux sujets abordés : les salles, l’enseignement, les techniques, l’esprit, les Maîtres. Tout avait été expliqué par le détail par une série d’articles. Raymond BOUCHET, journaliste à Sud Ouest a participé activement à cette campagne.
Tout était donc "calé" au niveau de la presse, et l’esprit méthodique d’André DEBARD, qui ne laissait rien au hasard, avait aussi prévu toute l’organisation pour cette visite des deux Maîtres.
Ainsi, c’est sur une de ses notes que l’on peut lire :
- Ils seront reçus officiellement par la Municipalité de La Rochelle, à l’Hôtel de ville.
- Ils sont invités à un apéritif par le club nautique, dans la tour St Nicolas, aménagée en bar.
Le groupe au Casino du Mail.- Des cars sont retenus, départ de SAINTES et ROCHEFORT pour emmener les fervents du Judo, conscients que cette aubaine ne se reproduira plus.
Beaucoup d’indices montrent la cohésion des élèves autour de Maître DEBARD. Tous les dirigeants sont judokas, et c’est une des raisons du succès. M. MORILLON et M. DELAGE, les Présidents des clubs de La Rochelle et Rochefort, reviennent souvent dans les courriers, et dans les articles. Ils facilitent l’accueil des hôtes de marque et le relationnel avec les autorités. Mais on ne doit pas négliger tout le travail de base indispensable à la bonne marche des organisations et des spectacles. A cette époque, RIVALLAND, L’HERMENAULT, VEDEAU, LECHEVREL, THEIL, BERTON, LUCOT, BLANCHARD, FERREIRA, AUMONIER, CARDIN, AUBRY, pour ne citer qu’eux (dans un ordre aléatoire), permettait de concrétiser toutes les idées géniales du Maître.
A la passion du Maître, s’ajoutait impérativement, hélas, le souci de pouvoir vivre correctement. Il était marié, et devait vivre du Judo. La double motivation, pécuniaire et passionnée, a été un double moteur dans ces années-là. Un esprit d’entraide et de prospérité mutuelle se dégageait de ce groupe dont les activités n’ont cessé de s’accroître.
Malheureusement, ces efforts se sont vite révélés inadaptés à la réalité financière, et M. DEBARD a été obligé de se trouver une activité annexe. Il a vite compris, après avoir astiqué deux bassines en cuivre, qu’il pouvait les revendre en faisant plus de profits qu’en un trimestre de Cours, et avec beaucoup moins de frais! Il avait vécu dans le quartier latin au milieu des artistes et des antiquaires, sa formation l’avait initié à l’art du beau et de l’authentique. Il n’en a pas moins conservé une passion pour le Judo, et autour du tapis, rue Fleuriau, les Judokas étaient obligés de se frayer un chemin parmi les antiquités que le Maître venait d’acquérir.
Tout a commencé lorsque j’ai sorti du classeur d’archives, un prospectus daté du dimanche 30 mai 1943. Oui, j’ai bien dit 1943 !
C’était le premier Championnat de France. Cette compétition, sans catégorie de poids, attirait 3000 spectateurs à la salle Wagram à Paris ! Réalisée sous le Haut patronage du Commissariat Général et aux Sports et de l’Ambassade du Japon, elle draînait 19 fois plus de spectateurs qu’au dernier national de lutte. Car à cette époque, le judo n’était qu’une section de la Fédération Française de Lutte.
Je pouvais lire la curiosité sur tous les visages des judokas présents. Il y avait là :
Philippe MACHEFAUX (52 ans), André BERNARD (63 ans), Jean Marc ROLLAND (38 ans), Laurent FLEURET (37 ans), Christophe DURAND (36 ans), Damien LE BOUR (24 ans), un groupe vraiment adultes, de tous âges et professions.
Et l’idée saugrenue, a surgi, irréfléchie mais somptueuse : « Debard avait invité tous ses copains artistes aux premiers Championnats de France à la Salle Wagram ». Sous le choc tous s’étaient tus. Tellement d’artistes aussi célèbres à la fois ! La grande vadrouille du quartier Latin !
Notre culture insuffisante ne permettait à aucun d’entre nous de répondre. Je rentrais vite à la maison et consultais le dictionnaire.
Hier, j’ai téléphoné à Marcel DINAND, le journaliste sportif rochelais qui a si bien suivi le sport rochelais pendant toute sa vie. Il a maintenant 90 ans, il est bien sûr à la retraite, mais sa mémoire est loin d’être défaillante. Le nom de Oudine, lui a immédiatement remis en mémoire mes parents et grands parents dans leurs activités professionnelles réciproques. J’en ai été surpris. Et devant l’intérêt qu’il a porté à notre démarche, je lui ai promis de lui montrer prochainement le résultats de nos recherches.
Victime d'une chute récente, il est actuellement immobilisé à son domicile. Mais il a eu la gentillesse de bien vouloir me confier quelques uns de ses souvenirs. Et en particulier, celui de son premier contact avec le Judo, au Théâtre municipal de La Rochelle - probablement le 27 novembre 1949.
Ce dont je me rappelle, - moi je m’étais interrogé parce que je n’avais jamais vu de judo avant - c’est notamment une scène où un brave type passait. Il allait être attaqué par un malandrin, et il savait le geste à faire pour étouffer l’attaque et mettre l’agresseur à terre… »
Quand au caractère parfois humoristique des « combats de rue », on ne lésinait pas sur le déguisement et la note théâtrale. Si nous reconnaissons Louis Lucot à gauche, le troisième à droite pourrait bien être M. L'Hermenault, mais qui sont les autres ?Tous droits réservés : « 29- Vous avez dit combat de rue ? »
DEBARD, mais aussi parlé de Louis LUCOT, taillé comme un catcheur, et qui dans les démonstrations jouait toujours le rôle du mauvais garçon. Il attaquait Madame DEBARD qui à l'époque avait commencé le Judo sous la direction de son mari. Et lorsque sur l'estrade de la salle de l'Oratoire, le "père Lucot" avançait dans son maillot rayé moulant son corps d'athlète, le mégot au coin des lèvres, la casquette rabattue sur un oeil menaçant, convoitant Mme DEBARD - c'était une sacré belle femme murmure Claude...- le public ne parlait plus, ne respirait plus.Claude BOUCHET est né à La Rochelle, le 19 juin 1926. Basketteur dès 14 ans, il devient un excellent joueur et participe à des Championnats de haut-niveau. Il est aussi nageur.
C’est en 1953 qu’il s’inscrit au Judo Club de La Rochelle où il obtient la ceinture noire dès 1956! Il a une grande admiration pour M. DEBARD. Il lui a toujours apporté son aide chaque fois qu'l l'a pu. Ce qu’il fait encore aujourd'hui en travaillant avec d'autres "vieux" - ou moins vieux! - à la reconstitution de l'histoire de ce Me DEBARD.
Il raconte beaucoup d’anecdotes, et dernièrement, il nous a parlé de la visite de M. Sato en 1956.
« Sato, ça devait être en 56, car j’ai passé la noire en 56, et c’est Sato qui me l’a faite passer. Il était terrible, tu ne le sentais pas. Il te tenait légèrement, et puis hop, un petit appel du poignet, et tchac ! tu te retrouvais par terre. Alors bon, tu te relevais, tu te disais que tu allais faire attention et tchac ! ça recommençait. Et tu retournais sur le bord du tapis après l’avoir salué, ne comprenant pas comment il pouvait être aussi rapide.
Et puis il y avait Vedeau qui était à la salle, moi je venais de passer 1° dan, mais lui était noire 2° dan, il était à moitié chauve et donnait des cours à Saintes . Il faisait aussi de la lutte... Donc Vedeau va inviter Maitre Sato, et tchac ! Ko soto Gake et voilà Vedeau par terre, tout 2° dan qu’il était ! J’ai alors compris que Maître Sato était extraordinairement fort. Sa vitesse était stupéfiante.
Tiens, sur la photo, debout, tu as à gauche, Moreau à demi caché, Mme Debard, André Debard (4° dan), Jacques Rivalland (1° dan), René Blanchard, x ? , Louis Lucot (1° dan), x ? , Levallois (1° dan), Sato (6° dan envoyé du Kodokan).
A genoux, x ? ,x ? , moi (Claude Bouchet), Georges Perrachon (1° dan), x ? ,
Assis, Madec (marron), Marius Besselièvre (bleue), x ?,x ?,
Je ne me rappelle pas de tous les noms… »
Claude était également un excellent administratif. Il n’hésitait pas à donner de son temps à l’associatif ; on appréciait sa compétence et sa bonne volonté. D'ailleurs ne continue t-il pas encore actuellement ?
Secrétaire à l’ASCR, il le sera aussi au Judo Club de La Rochelle, dont il deviendra ensuite le Président. Il sera également secrétaire de la Ligue de Judo Poitou-Limousin-Touraine.
Et le « must » pour le Judo, c’est quand il obtiendra pour le JSR, le magnifique Dojo, place Cacaud à La Rochelle.
Et lorsque en 1973, Roger Cadière est sollicité pour prendre la Direction Technique du JSR, Claude BOUCHET était Président d’un club qui dépassait largement les 500 licences.
Le temps passe, mais il faut que les souvenirs restent.
JMO
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